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BRECHET Marie - Témoignage pour La vie dans les camps (Châteaubriant)


Témoignage de Marie BRECHET, ancienne internée de Châteaubriant, dont le mari fut guillotiné le 28 avril 1941à la prison de la Santé.


Nous nous sommes mariés à 20 ans, nous étions heureux, presque insouciants, nous nous contentions de peu, un petit logement ; très modestes étaient nos meubles. J’y vis toujours d’ailleurs, bien souvent pourtant nous attendions le jour de la paie.

Notre plus grande joie fut d’avoir un fils. Il a grandi dans le calme de la vie familiale, il nous donnait toutes satisfactions, tant au point de vue scolaire qu’affectif. Le bonheur était dans notre maison. Je pensais que c’était une chose normale d’être heureuse, et qu’il ne pouvait en être ainsi que très longtemps.

1939 - Ce furent nos dernières vacances. Cette année-là, ce n’est pas dans l’enthousiasme que nous avons préparé notre départ ; il régnait un grand malaise, il y avait eu Munich, la Tchécoslovaquie, que l’on avait donnée à Hitler, etc.... Nous résolûmes d’aller dans l’Yonne, afin de ne pas être trop éloignés de Paris. Mon mari ne put rester que 15 jours. Nous apprenions que les permanences du Parti étaient saccagées ; les députés, les syndicalistes, les militants communistes arrêtés. N’ayant aucune nouvelle, je partis, laissant mon fils aux bons soins de la patronne de l’hôtel qui avait un fils du même âge. Je retrouvai mon mari, qui avait échappé à cette razzia. Il fut mobilisé au régiment de sapeurs-pompiers, son corps d’armée, puis fut démobilisé et reprit son travail à la C.P.D.E. [1]

En septembre 1940, je fus prévenue par la concierge de la visite de policiers. Je fis prévenir mon mari de ne pas rentrer. On arrêtait à 5 heures du matin. Ce fut l’illégalité, il quitta son travail. Je pensais à lui, il était à la rue, sans papiers, ne mangeant souvent pas, se cachant chez l’un, chez l’autre. Je sus qu’il avait élu domicile dans une voiture désaffectée, sur les forts ; rien n’était encore organisé ; j’eus de ses nouvelles par personne interposée.

En décembre, perquisition à mon domicile ; ils ne trouvèrent rien, la maison fut fouillée, sauf le buffet ; c’est grâce à mon fils qu’ils l’oublièrent. Je revois mon petit, appuyé aux portes, ses petites mains dans le dos. Pauvre enfant, comme il a dû avoir peur ! Dans la matinée, j’avais fait une distribution de tracts ; j’en avais gardé un, pour le lire, et l’avais mis dans le fond d’une boîte à biscottes. C’était l’appel du Général de Gaulle. Je n’aimais pas distribuer ce que je n’avais pas lu. Le petit avait vu ma cachette, ce jour-là ! Enfin, les policiers ne trouvèrent rien. Ils emmenèrent une pelote de ficelle et un manuel, livre du certificat d’études de mon mari, puis m’emmenèrent au Commissariat de Puteaux ; j’y fus fouillée, et mise à nue, par une femme. Questionnée, je restais muette sur la disparition de mon mari. Je restais assise sur un banc jusqu’au lendemain 16 heures où je fus relâchée ; dans l’après-midi, je voyais arriver des petits gars en bleu de travail. On leur enlevait leurs lacets de chaussures et leur ceinture. J’entendais des cris de douleur. Il faisait très froid, cette nuit-là, les agents se remplaçaient tous les quarts d’heure. Dire que tout ce travail était fait par des policiers français en civil !
En entrant à la maison, je pris peur et allai me réfugier avec mon fils chez un militant du XVIIème arrondissement, pendant 15 jours. J’eus le grand tort de ne pas quitter mon domicile définitivement ; c’était le début de la tourmente, je ne voyais pas assez le danger, j’agissais avec témérité.

1941 - Mon mari qui était passé dans la clandestinité louait une chambre de bonne rue de Thorigny, j’étais contente d’apprendre la nouvelle ; il m’invitait à aller le voir, et la deuxième fois que j’y suis allée, fut le jour de son arrestation.

A 10 heures du soir, alors que je me mettais au lit, la police. Ces deux policiers m’apprirent avec une joie non contenue qu’ils avaient arrêté mon mari à midi.
Je confiai mon petit à la concierge, qui le conduisit chez ma belle-sœur, dans le 15ème. Je me retrouvais au dépôt, entassée dans une pièce au rez-de-chaussée, mal éclairée avec une odeur épouvantable ; une femme droguée se trouvait mal, on étouffait, debout et serré en cette fin de juin 41.
J’étais assommée, incapable de réagir. On m’emmenait, je traversais de longs couloirs, sombres souterrains, des rats s’enfuyaient à notre passage ; j’étais angoissée, ne pouvant m’empêcher de pleurer.
Nous fûmes alignés dans un grand hall, mon nom fut prononcé, mon mari vint m’embrasser ; je ne devais plus le revoir.

Je me retrouvai à la P.J. [2] , où je restai deux jours avant d’être transférée à la Roquette ; dans la cellule, je me trouvais avec 4 femmes ; j’avais des planches par terre, et une couverture marron ; l’une de ces femmes me dit que je remplaçais une clocharde qui ne faisait que se gratter. Quelques jours après, je m’aperçus que j’étais pleine de poux. Au déjeuner, dans les rangs, je me trouvai avec des politiques ; elles me donnèrent une boîte de conserves, afin que je puisse avoir du café ; elles me donnèrent la moitié d’un morceau de sucre et de biscotte. Je sus par la suite que les politiques partageaient tout, en commun, les colis qu’elles recevaient ; à mon tour, quand j’eus la permission d’en recevoir, il était fait de même ; j’eus la surprise, ô miracle, d’avoir un morceau de savon ; je ne me suis lavée qu’une fois avec, je me rendis compte que nous étions avec des voleuses ; chaque jour à notre descente à l’atelier nous emportions tout : vêtements, livres, stylo, que nous gardions près de nous sur la chaise ou le banc.

Au parloir, j’appris que notre affaire comportait 19 arrestations.

Nous apprîmes par les parloirs que le gouvernement PETAIN créait des tribunaux spéciaux (cour martiale). C’était vers la mi-août - et qu’il y aurait des prises d’otages. Mon mari venait d’être jugé pour son illégalité, et avait été condamné à 15 mois. Il fit appel. Son dossier ne fut pas classé, son nom fut retenu ainsi que celui de deux autres. Ils passaient en cour martiale dès l’ouverture, et furent condamnés à la peine capitale. C’était décidé d’avance ; il fallait des exemples. Ils furent guillotinés dès le lendemain à l’aube, dans la cour de la Santé.

A la Roquette, ma belle-sœur m’apprit la nouvelle. Je ne pouvais le croire. Je ne réalisais pas qu’il soit guillotiné, j’étais folle de douleur. Je voulais partir, courir dans la cour.
Depuis ce jour, je ne fus plus la même, je ne dormais plus, je ne vivais que dans l’angoisse. Nul ne saura jamais la somme de courage qu’il m’a fallu pour continuer à vivre. Ce fut une lutte permanente entre ma vie et ma mort ; sans la protection des amies de la Roquette et de Châteaubriant, je ne serais plus de ce monde. Mon fils, lui, bien sûr, était bien vivant. Il était là, mais mon moral était si atteint que j’arrivais à penser que ma présence à ses côtés ne pourrait être qu’un handicap, je lui rappellerais trop son père ; la neurasthénie s’était emparée de moi, je ne pensais qu’à quitter ce monde.

A la Roquette, le directeur de la Santé vint me prévenir de la mort de mon mari. Il a beaucoup pensé à vous, m’a-t-il dit, il a été très courageux...que ce qui s’était passé était navrant. Je lui répondis : il fallait le faire partir, il ne serait pas mort. Je lui réclamai sa lettre, lui disant que j’étais certaine que mon mari m’avait dit au revoir avant de partir. Il me répondit ne pas l’avoir en sa possession ; par la suite, j’en reçus du Ministère la copie de quelques passages et, bien plus tard, ma belle-sœur en reçut la copie intégrale, par l’avocat. Je n’ai pas compris pourquoi je n’ai jamais eu l’original. A-t-il été détruit ?

Début septembre, nous fûmes quarante-huit femmes à partir de la Roquette pour Châteaubriant ; dans ce grand camp, nous trouvâmes une dizaine d’autres femmes, et aussi beaucoup, beaucoup d’hommes. Nous étions près de 700, nous faisions partie du camp P 2 (politiques), séparé du camp P1 par des barbelés ; dans notre baraque, il y avait 48 caisses de bois, et dans chacune d’elles un sac de couchage en papier qui fut rempli de paille ; entre les deux rangées de lits, quatre tables grossières et huit bancs ; sur les tables, dans des boîtes de conserves, des marguerites que les camarades du P1 avaient cueillies entre les baraques.

Des nouvelles de mon fils m’arrivaient. J’eus recours à ma sœur, qui mit mon fils au collège Ste-Barbe, au mois de janvier ; ce pauvre chéri m’écrivait des lettres touchantes, me parlant de ses études, de ses sorties ; ma sœur et mon beau-frère, quoique très malade, le protégeaient. Il sortait le dimanche, il allait aussi chez la sœur de mon mari, Tante Louise ; il se trouvait avec des jeunes, peut-être arrivait-il à moins penser à son père. Quels cauchemars a-t-il pu faire ! Il a dû, bien souvent pleurer en pensant à nous, mon pauvre petit ! Je pensais à lui et avais envie de le revoir.

Il y eut l’exécution des 27 otages. Un fusil-mitrailleur au milieu de la cour, TOUYA et un officier allemand se dirigent vers la baraque des otages. Ils sont 20, les sept autres furent pris dans les baraques des hommes ; il y avait parmi eux le petit Guy MOCQUET. A l’appel de son nom, il répond : « Présent ». 17 ans ! Nous étions enfermées dans notre baraque et regardions à travers les planches.

Le 15 décembre, il sera encore pris 9 otages, dont 2 docteurs ; ils seront exécutés dans les bois de la Blisière, c’est dans un petit pavillon au bord de l’étang qu’ils écrivirent leurs dernières pensées, ils furent attachés aux arbres.
La population de Châteaubriant fut très touchée par la prise d’otages qu’il y avait eu au camp, des marques de sympathie nous furent prodiguées.

1942 - Le 12 mai au matin, nous quittions Choisel pour Aincourt ; nous quittions ce camp maudit, nous savions que nous allions entrer dans une vraie maison, qu’il y aurait des WC et même une glace. Il y avait bien longtemps que tout cela n’existait plus pour nous. Il y eut des permissions de visites. C’est ainsi que je pus voir mon petit Georges, avec ses douze ans, je ne l’avais plus vu depuis la Roquette ; ma sœur l’accompagnait... Peu de temps après, je fus libérée avec Louisette VETTER (femme de fusillé).


N.D.L.R.- Le décret du 14 août 1941 portant création des Sections Spéciales signé par PETAIN, BARTHELEMY, DARLAN, PUCHEU, HUNTZIGER et BERGERET créa une juridiction d’exception pour réprimer les actes de la Résistance.
L’article 10 de ce décret précisait : « L’action publique devant la juridiction saisie se prescrit par dix ans à dater de la perpétration des faits, même si ceux-ci sont antérieurs à la promulgation de la présente loi.
Toute juridiction d’instruction ou de jugement sont dessaisies de plein droit à l’égard de ces faits au profit de la section spéciale compétente qui connaitra en outre des oppositions faites aux jugements de défaut et aux arrêts de contumace. »
C’est par cette loi que André BRECHET, qui avait été condamné à 15 mois de prison et avait fait appel, fut envoyé à l’échafaud.


[1Compagnie Parisienne de Distribution d’Electricité

[2Police Judiciaire


 
 
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