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Discours de Maurice THOREZ - 1944


NOTRE SERMENT AUX MORTS DE CHATEAUBRIANT
Radio-Moscou, 22 Octobre 1944.


FRANÇAIS et FRANÇAISES,

Il y a aujourd’hui trois ans que des hommes portant un uniforme français et commandés par un officier français vinrent les prendre au camp de Châteaubriant.
Dans une carrière proche, les soldats allemands du peloton d’exécution attendaient l’arme au pied.

Les gendarmes vichyssois firent aligner les 27, qui chantaient « La Marseillaise ».

L’officier allemand commande : « Feu ! »
Ils s’écroulèrent en criant une dernière fois : « Vive la France ! »

27 otages venaient d’être massacrés par les bourreaux hitlériens.

Image de la France entière

Qui étaient-ils ces Français ?
Ils étaient des ouvriers, des intellectuels, des étudiants, des militants, des syndicalistes, des élus du peuple.
Le plus âgé, BARTOLI, instituteur, avait 58 ans ; le plus jeune, Guy MOQUET, avait 17 ans. Son père, le député du XVII arrondissement de Paris, était en prison depuis octobre 1939.

Les élus : Charles MICHELS, député de Paris, secrétaire de la Fédération des Cuirs et Peaux ; GARDETTE ; conseiller municipal de Paris ; GRANDEL, maire de Gennevilliers, conseiller général de la Seine ; AUFFRET, conseiller général de la Seine, qui laissa quatre orphelins.

Les dirigeants des grandes organisations syndicales : TIMBAULT et POURCHASSE, des métaux ; POULMARCH, des Produits Chimiques ; VERCRUYSSE, du Textile ; GRANET, du Papier-Carton.

Les autres militants ouvriers : BARTHELEMY, cheminot ; BASTARD, métallurgiste ; KERIVEL, marin ; LE PANSE, TELLIER et LEFEBVRE.
Les intellectuels : BARTOLI, LAFORGE et BOURRIS, instituteurs ; GEGUEN, professeur, maire de Concarneau ; TENINE et PASQUIER, médecins ; RENELLE, ingénieur-chimiste.

Les étudiants Guy MOQUET (17 ans) et Claude LALET (21 ans). _ Les jeunes Charles DELAVACQUERIE (20 ans), et Emile DAVID (19 ans). Et enfin, le professeur HUYNK-HUONG, annamite [1] , mort pour la France et la 1iberté, comme le Syrien HADJE avocat, fusillé deux mois plus tôt à Paris, et l’Algérien KADDOUR BEL KAIM, victime, dans son pays, de la chiourme [2]
vichyssoise.

Le crime des fusillés

Et quel était le crime de tous ces Français ? Leur crime était de n’avoir jamais désespéré de la Patrie, d’être demeurés fidèles à la France et à la République, d’avoir dénoncé et combattu, bien avant la guerre, le complot hitlérien contre la France. C’était pour un MICHELS, d’avoir stigmatisé à la tribune de la Chambre des Députés, le 8 décembre 1938, le sabotage de la défense nationale par le grand patronat défaitiste. C’était pour un TIMBAULT et pour un POULMARCH, de s’être toujours dressés contre les Renault et les Duchemin, traîtres à la France.

La plupart de ces héros de Châteaubriant avaient été frappés par la répression dès la drôle de guerre. Ils avaient été privés arbitrairement des mandats qu’ils tenaient du peuple ; ils avaient été écartés par la force de leurs fonctions syndicales ; ils avaient été jetés dans les prisons et les camps de concentration par les Munichois. Quelques-uns avaient été arrêtés aussitôt après leur démobilisation. D’autres, jusqu’à leur arrestation, en. 1940, avaient été parmi les pionniers de la Résistance nationale contre les occupants et contre les traîtres.

Puisse le rappel de ces vérités confondre les calomniateurs, qui tantôt dénient l’action patriotique des militants antifascistes mis hors la loi au début de la drôle de guerre, tantôt osant parler du sacrifice de nos martyrs comme d’un rachat de prétendues fautes, tantôt, enfin, acceptant de louer les morts pour continuer à calomnier les vivants !

Car ceux qui moururent ne regrettèrent point leur rude et noble apostolat, leur lutte intransigeante et farouche contre tous les ennemis et de la France et de la République. Chacun d’eux pouvait dire également : « Et si c’était à refaire, je referais ce chemin... »
Ils saluaient une dernière fois leurs camarades, leur Parti, leur pays. Ils acclamaient l’Union Soviétique et sa glorieuse Armée Rouge.

« La mort ne nous effraye pas » , écrivent-ils. « Camarades qui restez, soyez courageux et confiants. Notre cause est juste.
Elle triomphera. Vive la France ! » »

Les Francs-Tireurs et Partisans ont déjà vengé les otages

Français et Françaises, on vient de trouver la preuve formelle que le cagoulard [3] PUCHEU désigna lui-même aux hitlériens les patriotes fusillés à Châteaubriant. PUCHEU l’avait nié devant ses juges. Mais le peuple ne s’y était pas trompé.

Il connaissait PUCHEU, un employé des 200 familles, l’ancien dirigeant des organisations terroristes contre les travailleurs et tous les républicains, puis le ministre vichyssois de la Production industrielle, au service de HITLER, et enfin le ministre de l’Intérieur du traître PETAIN.
Le crime de Châteaubriant était signé PUCHEU ; l’agent des trusts avait assouvi dans le sang des militants ouvriers sa haine de la démocratie. PUCHEU a payé. D’autres payeront comme lui. Le peuple ne laissera échapper aucun des coupables.

Ce que fut dans tout le pays l’explosion de colère contre les assassins nazis et contre leurs complices vichyssois, au lendemain du .massacre de Châteaubriant, personne de nous ne l’a oublié.
Dès le 26 octobre, des grèves éclataient dans la région parisienne. A la même date, les ouvriers de l’arsenal de Brest refusaient de travailler. Puis ce fut la manifestation puissante du 31 octobre, la grève de cinq minutes, les foules recueillies et silencieuses dans les stations du métro, sur les places publiques et devant les monuments aux morts.

Les Allemands avaient prétendu nous effrayer, nous terroriser et briser dans l’œuf l’organisation naissante des Francs-Tireurs et Partisans. Le peuple de France riposta en décuplant son effort de lutte. Les détachements des patriotes armés devinrent toujours plus nombreux, plus hardis. Certains, cédant à la menace de l’ennemi, disaient : « Ne tuez plus d’allemands ».

Le peuple répondit : « Tuons-en davantage. Vengeons les martyrs. Mort aux envahisseurs allemands. Mort aux traîtres ».
Et les trains allemands déraillèrent ; et les bombes éclatèrent dans les locaux allemands, et les Francs -Tireurs et Partisans tendirent des embuscades, attaquèrent à la grenade et à la mitraillette les détachements hitlériens.
C’est cette lutte ardente, cette lutte pleine de sacrifices, où se distinguèrent les DEBARGE et les DELAUNE, qui a préparé l’insurrection nationale contre l’envahisseur et qui nous a permis d’aider considérablement au succès des opérations militaires alliées sur notre sol.

Haine implacable aux bourreaux

Français et Françaises,

Aujourd’hui la France commémore dans un même sentiment de pieuse reconnaissance envers ses morts glorieux. Nous célébrons avec ferveur la mémoire des 27 de Châteaubriant et des 21 de Nantes, avec ceux de la Région parisienne et des autres départements de Lille à Marseille, de Brest à Strasbourg, et de tous les français morts pour que vive la France, dans les ... fossés. du Mont-Valérien, sous le couperet de la guillotine, dans la guerre de Partisans, sur les champs de bataille de l’Afrique et de l’Italie, dans le ciel de Russie et sur toutes les mers.

Notre souvenir et notre reconnaissance vont aussi aux soldats anglais et américains, qui dorment leur dernier sommeil dans la terre française, qu’ils ont, avec les nôtres, libérée de l’envahisseur. Notre souvenir et notre reconnaissance vont aux millions de soldats rouges qui sont tombés, face à l’Ouest, pour libérer leur patrie soviétique et pour aider d’une manière décisive à la. libération de la nôtre.

Aujourd’hui, devant la tombe des martyrs, la France entière renouvelle le serment de ne pas faillir à leur mémoire, d’accomplir leurs volontés sacrées, de faire une France plus belle, plus grande encore, douce à ses fils et chère à tous les peuples libres.

Nous renouvelons notre serment de venger les morts, de poursuivre d’une haine implacable leurs bourreaux hitlériens et vichyssois, de frapper impitoyablement les traîtres, les collaborateurs et les autres munichois, de pousser à fond et dans tous les domaines l’épuration nécessaire, de liquider entièrement l’esprit de Vichy.

Parce que c’est la condition d’une lutte victorieuse pour achever la libération de la France et pour contribuer à l’écrasement total de l’Allemagne hitlérienne, à l’anéantissement complet, militaire, moral et politique du fascisme sanglant.

Nous renouvelons notre serment de rester unis, de déjouer toutes les manœuvres, toutes les intrigues, toutes les provocations afin de maintenir et de renforcer constamment notre Unité Nationale, autour des Comités de la Libération et du Front National, et pour le soutien actif du Gouvernement de la République dans l’application du programme de la résistance.

Morts glorieux de Châteaubriant, chers compagnons de lutte, nous vous jurons de faire une France libre, forte et heureuse.


[1Annamite : adj. et n. De l’Annam, région du Viêt Nam.

[2Chiourme : Autrefois ensemble des rameurs d’une galère.
Pendant la guerre, condamnés réunis dans un bagne.

[3Cagoulard : membre du Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR), organisation terroriste, active entre 1932 et 1940.


 
 
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