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ARAGON Louis


A propos de l’œuvre d’Aragon « Le Témoin des martyrs »


Aragon reçut, au début de 1942, la visite d’un ami, Jean (Joe Nordman, jeune avocat, clandestin) qui lui apportait une liasse de papiers. Des documents dactylographiés, un peu pêle-mêle. On s’y perdait. La même terrible histoire y était quatre ou cinq fois racontée. C’était les témoignages directs des hommes de Châteaubriant sur l’exécution des otages d’octobre 1941.

L’énumération des martyrs, avec leurs fonctions, leurs professions, des renseignements sommaires. Les dernières lettres, les inscriptions relevées sur les planches des baraques. Puis c’était coupé, ça recommençait. Un autre témoignage. Pêle-mêle. On s’y perdait. Il fallait lire et relire pour se débrouiller dans le drame, pour imaginer Châteaubriant, les baraques, les diverses parties du camp, les miradors ...là-dedans les gardes mobiles, l’officier allemand qui arrive ...enfin toute l’histoire.

Dès la première lecture, -songez que jusqu’alors rien, absolument rien n’était connu de ces scènes terribles, qu’ici pour quelqu’un qui n’avait pas été parqué dans un camp de concentration, tout était révélation, mystère-, ces phrases maladroites, déformées dans la transmission, les contradictions évidentes dues à un mot passé, dès la première lecture tout cela bouleversant.

On reprenait, on ordonnait, les choses devenaient plus claires, la lumière épouvantable de l’histoire tombait sur ce petit groupe d’hommes où des noms vaguement connus se mêlaient à d’inconnus, où surgissaient les images d’hommes que, jadis ou naguère, j’avais rencontrés, d’un Michels, d’un TIMBAUD, d’un TENINE.


Le Témoin des martyrs - Aragon

Il y avait avec les documents un mot bref. « Fais de cela un monument ». Un mot bref pour moi. Un ordre. Je reconnaissais cette écriture. Frédéric. Je dis à ma femme :
« Tu vois ce qu’écrit Frédéric. » Frédéric, c’était notre chef à tous. Celui qui de quelque part en France portait depuis la première heure la responsabilité plus haute, celui qui envoyait tous les Jean, tous les André. Celui dont les martyrisés ne dirent jamais le nom. Celui qui le premier dit de tirer au premier qui tira sur un Boche. Frédéric. Jacques DUCLOS.
Fais de cela un monument.

Ils sont comme cela, les communistes. Ils ne doutent de rien. Jamais je n’ai ressenti comme ce jour-là le poids d’une responsabilité historique. Etais-je l’homme qui pouvait de cela, de cette chose énorme, inouïe et confuse, de cet amas de témoignages, de ces cris par miracle jusqu’à moi parvenus, tirer le marbre nécessaire, étais-je l’homme qui pouvait ordonner, mettre en lumière, oser couper (le pire), car il fallait couper, pour les besoins de la publication illégale...

D’ailleurs quels moyens avais-je de publier ce texte à supposer que je l’eusse fait ? Alors, aucun. Il fallait pourtant le faire. A cause du petit mot de Frédéric, mais aussi pour les raisons qui avaient fait écrire ce petit mot à Frédéric. Pour tout l’espoir de ceux qui avaient, comment, on ne sait pas par quel prodige, fait passer par delà les barbelés, les miradors, les fusils de Châteaubriant, ces témoignages, ces appels.
C’étaient eux qui l’exigeaient de moi, comme Frédéric.

« Fais de cela un monument ».
Ils sont comme cela, les communistes. Ils n’avaient pas douté, à Châteaubriant, sous les yeux des gardes, les Boches dans le camp, ils n’avaient pas douté que, s’ils écrivaient, ce qu’ils écrivaient serait porté, pris, utilisé, se transformerait en une énorme clameur ...

Du fond de l’enfer, ils n’avaient pas douté de la parole humaine, des mots écrits, de ce pouvoir de la vérité contre quoi se brisera le fascisme ... Ils n’avaient pas pris le temps de douter. Frédéric non plus. Quelque part, un homme ou une femme, sur du papier pelure, avait tapé, dans sa planque, longuement, tout ce matériel de sanglots et de courage, d’horreur et de grandeur. Un homme ou une femme qui ne s’était même pas demandé si ce travail long, rebutant, dangereux (on devait l’entendre dans la maison, et qui sait ce qu’en pensaient les voisins, fin 41, qui sait ce que les voisins croyaient de l’histoire qu’il ou elle racontait pour légitimer le tap-tap trop fréquent de la machine à écrire ?), si ce travail n’était fait en vain.

Je connaissais plus ou moins les étapes de ce travail. Au-delà de Frédéric, des mains avaient porté ces feuilles à Politzer, puis Danielle, puis André, puis Jean...Ni Politzer, ni Danielle, ni André ,ni Jean n’avaient douté de l’utilité de ce travail. N’avaient douté de moi non plus. Ils attendaient de moi, comme Frédéric, comme ceux de Châteaubriant... Les communistes ne doutent de rien.

« Qu’est-ce que tu vas faire de tout cela ? » me dit Elsa.
Je répondis : « Je n’en sais rien. »

Jean était reparti. Nous avions parlé poésie ensemble. Peut-être que lui avait douté de moi. Faire un monument ... « Qu’est-ce que tu vas faire ? » me dit Elsa. « Parce qu’il faut faire quelque chose ... » Eh oui, c’était bien mon avis. Mais toucher à cette chose sacrée. Je relisais les documents. J’en avais la sueur. Est-ce que chaque minute perdue, est-ce que chaque hésitation n’était pas une trahison ?

Cela peut paraître à beaucoup très singulier, aujourd’hui, parce que nous sommes habitués à ce qu’a été la Résistance, la littérature de la Résistance, aux éditions clandestines. Mais alors. Ce n’était d’ailleurs pas cela qui m’arrêtait. Si j’avais peur, c’était de ne pas être l’homme qu’il fallait. Pourquoi moi ? Pourquoi cet honneur à moi, précisément à moi ? « Il faut faire quelque chose » dit Elsa.

C’était peut-être mal écrit, après tout. Mais la conspiration des machines à écrire en avait inondé le territoire. Le correspondant d’un journal argentin d’une part, et je crois Emmanuel d’Astier qui venait de partir par sous-marin pour Londres de chez mon cher toubib-chef, le Docteur A.E Lévy, d’Antibes, qu’on a vu pour la dernière fois le 24 janvier 45 entre Rybnic et Ratibor, avaient transmis à l’étranger ce texte. Chemin faisant, il lui avait poussé le titre « Les Martyrs », parce que sans doute je l’avais signé : Pour les martyrs, leur témoin.

Onze pays neutres et alliés devaient rapidement le recevoir, et on imagine l’émotion qui nous saisit, Elsa et moi, la première fois que nous l’entendîmes à la Radio (ce devait être Boston). Londres, Brazzaville, Alger, Moscou, New York...

Plus tard, au procès Pucheu, la voix de Fernand Grenier devait reprendre ce témoignage, non pas le mien, mais celui que j’avais transmis. C’était peut-être mal écrit, ce n’était peut-être pas un monument ...mais le monde entier avait par ce texte connu la terrible et grande histoire des vingt-sept héros qui tombèrent en chantant dans la carrière, par ce texte avait été pour la première fois rompu le silence autour de l’héroïsme français.

Cela, parce que ni les communistes dans le camp décimé, ni Frédéric, ni aucun de ceux par les mains de qui les papiers avaient passé, n’avaient douté de la nécessité de faire quelque chose. Parce que Frédéric avait écrit au dos ces quelques mots déroutants et disproportionnés. Si bien qu’Elsa m’avait dit : « Il faut faire quelque chose. » Et que le grand écrivain en question, l’année suivante, inconscient écho, l’avait répété : « ... pour en faire quelque chose.. »

C’était peut-être mal écrit, mais il n’y a rien au monde dont je sois plus fier que d’avoir écrit ce texte-là.


poèmes publiés dans la plaquette « Guy Moquet - On est un peu fou quand on a 17 ans ».


 
 
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