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GRILLOT André - Témoignage pour Aincourt



Le 5 octobre 1940, près de trois cents militants responsables communistes, syndicalistes ou d’organisations dites « d’avant-garde » étaient parqués au « stade Jean Bouin » à la Porte de Saint-Cloud. Arrêtés à « l’heure du laitier par des policiers français des commissariats de Paris et de la banlieue, sans aucun mandat d’arrêt, vraisemblablement à l’instigation des autorités allemandes, comme présumés auteurs ou instigateurs des premières manifestations d’hostilité à l’occupant allemand et en mettant à profit la procédure d’exception décrétée par le Gouvernement Daladier en septembre 1939. »

Il s’agissait de députés, maires, conseillers généraux déchus de leurs mandats, anciens combattants, pour beaucoup décorés de la guerre 14-18 ou 39-40, démobilisés, échappés des camps d’internement de prisonniers, contents de nous revoir et d’échanger nos idées sur l’année qui venait de se passer.

Personne n’avait entendu l’appel du Général de Gaulle sur la Radio de Londres, le 18 juin 1940, mais nous connaissions tous l’appel de Maurice THOREZ et Jacques DUCLOS du 10 juillet 1940 pour en avoir organisé la diffusion, dès notre retour de l’armée, dans la mesure ou cela était possible dans les quartiers et les entreprises.

Il fallait après la débâcle de la « drôle de guerre », (un million et demi de prisonniers de guerre, les populations à peine rentrées de l’exode), remettre les organisations politiques en marche ainsi que les syndicats et prendre les premières dispositions pour agir dans la clandestinité, mais cela n’était pas sans risque.

La réponse à nos protestations contre ces arrestations arbitraires fut le départ en cars, encadrés de « gardes mobiles » vers une destination inconnue qui s’avéra être le sanatorium « Bonnefoix-Sibour » à Aincourt au nord de la Seine-et-Oise.

AINCOURT : un des premiers camps de concentration en zone occupée par l’armée allemande.

A l’arrivée et à nos protestations d’arrestation totalement illégale et sans motif réel, la réponse est donnée par celui qui se présente comme le responsable « Commissaire de Police » du nom de ANDREY qui nous dit : « Vous êtes ici en état d’arrestation et veuillez voir l’article 3 du règlement : Toute tentative d’évasion sera réprimée par les armes sans sommation ».

Effectivement en quelques semaines, le sanatorium conçu pour des soins et des convalescences, est transformé en « Camp d’internement » avec barrières, barbelés, éclairé la nuit et gardé jour et nuit par gendarmes et gardes mobiles.

La direction en est assurée par une équipe de policiers, de gendarmes et de gardes mobiles, « compétents et à poigne » qui ne ménageront ni l’imposition d’une discipline « faite de toute pièce pour les circonstances », ni les insultes, ni les provocations de toutes sortes.

En quelques semaines nous sommes près de 500 bien décidés à faire payer cher à nos geôliers les scandaleuses mesures d’exception dont nous étions victimes.

Tous les moments et moyens sont mis en oeuvre pour dénoncer les agissements des autorités du gouvernement de Vichy aux ordres de l’occupant, pour protester contre l’illégalité de notre internement et à nos demandes de remises en liberté se joignent l’action pour l’amélioration des conditions qui nous étaient imposées, pour la nourriture, l’hygiène, le droit à des salles pour des réunions, des études et des activités diverses, intellectuelles et physiques, et le droit à la visite de nos familles. Chaque jour étant mis à profit pour des demandes d’audience, et l’envoi de nos protestations à l’extérieur.
L’exacerbation de part et d’autre fut telle que le 5 décembre 1940, cent parmi nous furent désignés pour partir vers une destination inconnue qui s’avèra être la Prison Centrale de FONTEVRAULT.

Il s’agissait donc d’une sanction contre les internés considérés comme les responsables de manifestations d’hostilité à l’intérieur du Camp et un avertissement pour ceux qui voudraient persévérer.

Ainsi se créait et s’aménageait le Camp d’Aincourt qui devait avoir dans les années qui suivirent une histoire d’action organisée pour tous ceux, hommes et femmes résistants qui y sont passés.

Le choix des internés désignés dans ce premier convoi de représailles vers la Prison de FONTEVRAULT, n’était pas dû au hasard figuraient les noms des nombreux camarades qui furent exemplaires dans leur comportement et leur action dans les mois et les années qui suivirent.

Les voilà, pour certains, dans l’ordre alphabétique :

AUFFRET Jules, fusillé le 22 octobre 1941
- BELLUGUE Pierre, mort à MAUTHAUSEN
- GARDETTE Maurice, fusillé le 22 octobre
- GRANET Désiré, fusillé le 22 octobre
- GRENIER Fernand, évadé de CHOISEL
- GRILLOT André, Déporté à MATHAUSEN Catégorie NN
- HENAFF Eugène, évadé de CHOISEL
- MAUVAIS Léon, évadé de CHOISEL
- MICHELS Charles, fusillé le 22 Octobre
- PILLET Maurice, fusillé le 15 Octobre
- POULMARCH Jean, fusillé le 22 Octobre
- RAYMOND Henri, évadé de CHOISEL
- RIGAUD Pierre, fusillé à COMPIEGNE
- SCOLARI Rino, évadé de VOVES
- SEMAT Raymond, évadé de CHOISEL
- SEMAT Roger, évadé de VOVES
- TIMBAUD Jean-Pierre, fusillé le 22 octobre

Et beaucoup d’autres qui, sans être fusillés, évadés ou déportés, furent des organisateurs de valeur dans la Résistance, à l’intérieur des prisons et des camps ainsi que dans les combats de la Libération le 22 octobre 1941.

FONTEVRAULT : la prison nous ouvre ses portes

Après plusieurs centaines de kilomètres, solidement encadrés de gardes mobiles, à travers la Beauce et la Touraine, c’est dans la nuit que nous sommes arrivés à la Prison Centrale de FONTEVRAULT, près de SAUMUR. Quelques centaines de marches à descendre, le passage devant les cellules grillagées des condamnés à perpétuité qui, en grognant d’être réveillés, nous regardaient avec des yeux exorbités et nous voici dans une pièce garnie de châlits pour dormir et d’un tonneau renversé avec une petite ouverture pour nos besoins.

A nos protestations véhémentes d’être ainsi traités comme des détenus de droit commun, le Directeur s’excuse, il a été prévenu tardivement et essaiera d’améliorer nos conditions de séjour.

Pour nous, l’action commence contre cet emprisonnement scandaleusement arbitraire et il ne cessera tout le temps de notre présence. Nous manifestons le matin au réveil dans le dortoir, puis dans le cloître où nous défilons en chantant et en criant, encore à tout moment de la journée dans l’atelier dans lequel nous sommes enfermés. Nous en profitons pour organiser nos activités politiques.

Nos manifestations ont pour conséquence de troubler l’ordre de cette maison où « le silence est la loi ».

Dans une autre partie de la prison, il y a une soixantaine de camarades considérés comme des droits communs, condamnés à plusieurs années de prison pour avoir diffuser le journal illégale « l’Humanité » ou manifester contre la guerre, qui expriment aussi leur mécontentement.

Le Directeur de la Prison essaie de faire diversion en nous organisant des conférences sur les « Plantagenêt » dont les sépultures sont dans l’abbaye et pour des raisons différentes fait tout ce qu’il peut pour notre départ et cela arrivera en janvier 1941. Nous sommes prévenus le matin de notre transfert à midi.

C’est la joie, nous avons gagné, nous allons sortir de ce bagne !! Nous chantons encore plus que d’habitude : à aucun moment n’est venu à notre pensée que nous pouvions tomber de « Charibde en Sylla » et pourtant c’est ce qui arriva.

CLAIRVAUX : Le régime cellulaire sous contrôle allemand, le mitard pour les plus rébarbatifs.

Dans l’Aube, près de TROYES, la Prison Centrale est aussi une abbaye, créée par Saint-Benoist en 1115 et transformée en maison de détention.

Partis de SAUMUR jusqu’à Paris en train puis jusqu’à TROYES, en pleine nuit et après plusieurs heures d’attente, c’est en « panier à salade » où la position assise sans mouvement est la seule possible, que nous faisons les derniers kilomètres vers la prison.

Cette fois, c’est encore le régime pénitentiaire qui nous accueille, illégal et scandaleux pour nous, mais extrêmement rigoureux selon le règlement du lieu.

La bataille commence, groupe par groupe, où après être passés au « greffe » pour y être, malgré nos protestations dépouillés de nos montres, argent, stylos et autres objets personnels, c’est le passage aux douches, où après avoir fait disparaître nos effets civils c’est, après de dures et véhémentes discussions, la contrainte de revêtir la tenue de bagnard, pantalon sans poche, veste et béret, en grosse toile de bure et le mitard pour ceux qui avaient refuser de les endosser.

Nous sommes rejoints par Guy MOQUET et Maurice TENINE venant de la prison de la Santé. Nous sommes confinés dans une pièce où sont alignées des tables avec banc attenant, comme dans une école, mais six par six et où il est impossible de bouger et de circuler. Le soir la mise en cellule par 10 ou 12 dans surface réduite avec un minimum de lumière, une tinette pour les besoins et le matin un petit filet d’eau dans la cour pour la toilette.

N’ayant nulle intention de nous laisser bâillonner, à notre protestation contre le scandale de cette incarcération en régime cellulaire et notre volonté d’en sortir par tous les moyens possibles, nous manifestons à chaque occasion, nous chantons, multiplions les demandes d’audience et de visites médicales.

La surveillance est exercée surtout par des policiers, sur les ordres d’un envoyé spécial du Ministère de l’Intérieur, ainsi que par quelques gardiens qui conversent avec nous, et rappellent que dans ce lieu a séjourné : André MARTY, Officier mécanicien, un des héros des Marins de la Mer Noire qui avait refusé d’intervenir contre la révolution russe en 1918 et qui a laissé la mémoire d’une homme courageux et qualifié car il avait remis en état toute la machinerie de chauffage et d’éclairage de la prison.

Par l’action persévérante ; nous arrivons à arracher un certain nombre d’aménagements de nos conditions de vie, pour nos activités de discussion politique, nos cours de français et de différentes langues étrangères mais le plus important fut d’obtenir enfin la visite de nos familles.

Quelle joie de voir enfin, dans de mauvaises conditions, épouses et enfants, d’avoir quelques nouvelles de l’extérieur, de l’action de résistance qui s’organisait, de savoir que les troupes allemandes étaient en mouvement (il s’agissait effectivement des préparatifs d’intervention contre l’U.R.S.S.).

Les visites autorisées avaient aussi leur revers car au cours du voyage des familles en train ou car, la police y introduisait des provocateurs, renégats du Parti Communiste, qui essaieront d’inciter les épouses à faire pression sur les prisonniers pour capituler et signer la reconnaissance du Gouvernement PETAIN.

Nos manifestations diurnes et nocturnes avaient également des répercussions à l’intérieur de la prison.

Outre les prisonniers de droit commun pour délits divers, il y avait également plusieurs centaines de condamnés par les tribunaux militaires allemands pour franchissement de la ligne de démarcation, incorrection envers les soldats allemands ou marché noir. Tous profitant de l’occasion pour se joindre à nos chahuts organisés surtout la nuit.

La Centrale de CLAIRVAUX était sous contrôle allemand et les officiers visitaient régulièrement la prison. Malgré les mises en demeure, lorsqu’ils passaient dans nos salles, nous refusions de nous lever pour les saluer.

Nos manifestations d’hostilité prenaient de l’ampleur, si bien que, après un passage des familles et des fouilles tant pour les visiteurs que pour les visités, dix sept de nos camarades furent mis pour quinze jours dans les cellules du mitard, parmi lesquels : Léon MAUVAIS, Fernand GRENIER, Eugène HENAFF.

Cette sanction scandaleuse et abusive ne fit qu’accentuer les protestations de tous ceux qui restaient dans la salle d’activités et dans les cellules collectives.

L’atmosphère devenait de plus en plus tendue jusqu’au jour ou sélectionnés à cent, nous sommes rejoints par nos camarades du mitard et enfournés dans des cars vers une destination inconnue.

La destination est en réalité le « Camp de CHATEAUBRIANT » où nous arrivons à la mi-mai.

Nous y retrouvons quelques uns de nos camarades d’AINCOURT, venant de la Prison de POISSY. Par la suite tous les camarades des pays bretons arrivent pour leurs actions dans la résistance. Il y avait également dans le camp plusieurs baraques où séjournaient des républicains espagnols, qui furent quelques mois plus tard livrés aux allemands.

Reçus par celui qui se présenta comme le Directeur Camp, le Capitaine LECLERC « j’ai commandé les troupes coloniales. Je serai à la hauteur de ma tâche, mais j’ai peu de moyens, je compte sur vous etc. ».

Pour nous quel soupir, après la prison, l’air libre, la campagne verdoyante, à proximité de la population Castelbriantaise s’ouvrait une nouvelle campagne de bataille et quelle bataille !!! celle du Camp de CHATEAUBRIANT, des fusillés du 22 octobre et du 15 décembre 1941

Une des belles page d’histoire de la Résistance Française, qui plus d’un demi-siècle après, reste bien vivante et significative de la réalité du moment.


 
 
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