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SEGAL Henri - Témoignage pour Voves

Témoignage d’Henri Segal interné du 31 octobre 1942 au 5 mai 1944

« Le 31 octobre 42, 10 hommes sont transférés, enchaînés du camp d’internement de Rouillé (près de Poitiers au camp de Voves (près de Chartres).

Il s’agit de : Albert CARN, COLLY, TOURNEMAINE, André MONPEURT, ALLARD, MENETRIER, de 3 autres dont je ne me rappelle plus les noms, et moi Henri SEGAL.

II est visible que ce transfert tendait à casser l’organisation politique clandestine du camp en transférant ceux que l’on pensait être les « meneurs ».

Dès mon arrivée au camp de Voves, celui qui y assurait la responsabilité des cours le Recteur de l’université de Voves (comme on le disait en blaguant, Louis NAMY me prend à part et m’indique que je dois le remplacer à cette responsabilité Lorsqu’il nous était proposé une responsabilité à cette période, nous acceptions toujours, considérant que nous étions mobilisés dans la lutte contre l’occupant nazi et ses collaborateurs français. Et que c’était un honneur d’être choisi pour telle ou telle mission. J’ai en même temps eu le sentiment que celui qui m’adressait cette demande était au sommet des groupes de 3, un des principaux responsables politiques du camp. J’ai donc repris le travail déjà bien réalisé de voir le maximum d’internés parfaire leurs connaissances, s’instruire, et en même temps occuper son temps de façon intelligente.

Lorsque l’on parle en blaguant de l’université de Voves, on pourrait avoir la prétention d’en parler sérieusement. Il y a environ 650 inscrits dans des cours multiples de différents niveaux, de langues française et étrangères, de mathématiques, de sciences diverses, d’histoire et de géographie etc.

Nous recrutions les professeurs dans la masse des internés : enseignants, étudiants, élèves de l’université ouvrière et des cours du soir. Les cours étaient donnés dans les baraques à des jours et heures fixés selon un calendrier déterminé par la disponibilité des professeurs qui, eux-mêmes suivaient des cours.

J’arpentais tout le camp, en sabots, souvent dans la boue, pour veiller à l’ordonnancement. Un professeur pouvait être empêché, malade, Une baraque pouvait être exceptionnellement indisponible pour le cours.

Et puis, il y avait ceux que l’on n’avait pas convaincus de l’intérêt de ces cours. Théoriquement c’est le chef de baraque qui incitait à la fréquentation des cours. J’avais fait aussi des statistiques de fréquentation par baraque. Dans certaines, presque tous les internés étaient présents dans les cours, dans d’autres 30 % ne les suivaient pas. Ce qui était beaucoup. Alors j’allais discuter avec le chef de baraque, avec les internés aussi.

Le pourcentage d’inscription, de fréquentation montait tout doucement. Et puis parfois une grande conférence sur l’histoire, la géographie, etc. était annoncée. Elle réunissait dans ce cas la presque totalité du camp. Les effectifs de celui-ci étaient fluctuants. Il y avait des arrivées et des départs. Mais je pense que nous avons été en moyenne 750 dans la période où j’y suis resté.

L’activité à Voves ne se limitait pas seulement à son Université : il y avait de temps en temps des fêtes sportives que les jeunes organisaient, des concerts sous la direction d’Odilon ARRIGHI qui était le chef d’orchestre d’un groupe de musiciens qui répétaient fréquemment avant de se donner en spectacle.

ARRIGHI que je devais retrouver comme Maire du 18ème arrondissement de Paris, après la libération et qui m’a marié avec Fanny en 1950.

Il y avait aussi du théâtre, en costumes. C’est d’ailleurs ce qui avait donné l’idée à la direction clandestine du camp de faire évader 10 gars en tenue de gendarmes à la faveur d’un changement de relève. Malheureusement l’un deux, notre camarade SENTUC, atteint en cours de route d’une crise de sciatique, dut s’arrêter dans une ferme. L’habit de carton détérioré par la pluie rendit méfiants les paysans qui le dénoncèrent. Il revint après quelques péripéties au Camp de Voves.

Il y eut même des cours d’instruction militaire. J’étais à la baraque 23. La disposition des lits était un peu différente de celle de Rouillé, pas de lits superposés ni de cloisons entre eux, mais lits, matelas, sanitaires identiques. Donc dans cette baraque il y avait une dizaine de Bretons. Sur la trentaine qui y vivait, parmi eux BOENNEC, un patron pêcheur, très costaud, qui ne voulait pas suivre des cours. Il m’avouait suivre des cours « ailleurs » et me montrait une boussole. Il s’agissait de cours d’instruction militaire clandestins.

Mais ce que j’ai considéré de plus remarquable c’est la solidarité. Ainsi les internés avaient décidé de remettre à leur chef de baraque les colis qu’ils recevaient. Ceux-ci s’ajoutaient (quant il s’agissait de vivres) au menu que la Direction du camp servait aux internés. Dans chaque baraque un cuistot avait été désigné pour réaliser avec le plus de justice possible, la confection des menus supplémentaires et leur répartition.

Le responsable des internés auprès de la direction du camp avait obtenu que ceux-ci soient considérés comme « prisonniers de guerre ». Donc ceux qui étaient affectés à des travaux, réfection des routes, lavage des draps, épluchage des légumes etc. étaient indemnisés. La somme versée à ce titre servait à la fois à améliorer l’ordinaire du camp et à la Résistance à qui nous faisions parvenir ces fonds.

Après Stalingrad, après les défaites allemandes sur le front de l’Est et les préparatifs d’un second front, les allemands prenaient des dispositions pour transférer les camps vers l’Allemagne. Celui de Voves devait l’être en Mai. Nous le savions par les amis que nous avions dans l’administration officielle du Camp. La Direction politique du camp réfléchit sur un projet d’évasion ayant les plus grandes chances de réussite. Un souterrain. Mais au lieu de le faire partir des baraques proches des barbelés, le faire partir du milieu du camp. En effet périodiquement toutes les baraques proches des barbelés étaient visitées soigneusement par les gendarmes. Cette évasion des 42 internés par un souterrain de 130 m de long nécessiterait un volume de travail. L’ingéniosité de sa réalisation a été remarquable. La dissimulation de la terre argileuse n’a pas été facile, il a fallu inventer pour la Direction du Camp des travaux à faire de canalisation, ensuite la sécurité pour les bombardements et enfin pour réaliser des parterres de fleurs. Le souterrain était éclairé, il y avait un petit chariot de bois pour ramener la terre. Un service de sécurité fonctionnait de jour quand nous y travaillions. La nuit le travail se faisait entre 2 tours de ronde de gendarmes qui avaient lieu toutes les 3 heures. Des qu’une alerte était donnée les gars de la baraque des douches d’où partait le sou terrain recouvrait celui-ci et enlevaient les traces de terre avec un jet d’eau. Les travaux durèrent 3 mois, 42 internés s’évadèrent le 5 mai 1944 et rejoignirent les rangs de la résistance. J’étais de ceux-là. »


 
 
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