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DUBOIS Louis pour Voves

Témoignage de Louis DUBOIS, évadé du camp déguisé en gendarme en janvier 1943.

« Venant du camp de Châteaubriant, en Loire Atlantique (44), nous sommes arrivés au camp de Voves en Mai 1942. Quelques jours après notre arrivée, les Allemands sont venus prendre une de jeunes internés que, pour la plupart, nous avions connus au camp d’Aincourt (Seine et Oise, 78) dès Octobre 1940, lors de notre arrestation due aux rafles effectuées en Région Parisienne. Ces jeunes camarades ont sans doute été déportés, nous n’avons jamais eu de leurs nouvelles.

Après cette prise d’otages, décision fut prise par la direction politique du camp de creuser un tunnel qui, partant d’une baraque désaffectée, passait sous la route qui bordait le camp. La sortie de ce tunnel long d’environ de 25 mètres devait se faire par une « cheminée » prévue au milieu des blés, dont la hauteur devait permettre aux futurs évadés de s’éloigner du camp. Cette « cheminée » ne devait être débouchée qu’au tout dernier moment et ce par le premier du groupe des évadés. Malheureusement, le dimanche précédant de quelques jours l’évasion prévue, un camarade commit une imprudence qui fit découvrir le tunnel par les gendarmes. Une autre préparation d’évasion fut envisagée à partir d’une carrière située le long de la voie ferrée à environ trois kilomètres du camp.

En effet, chaque jour, une corvée d’internés se rendait à cette carrière pour extraire des pierres destinées à empierrer les allées boueuses du camp. Des vélos avaient été dissimulés dans des meules de paille et de foin. Mais, quelques jours avant cette nouvelle tentative, deux faits importants surgirent presque simultanément. L’agent de liaison entre la Résistance extérieure et le camp fut arrêté et les Allemands, par le plus grand des hasards, découvrirent dans une cache trois vélos sur les 12 camouflés par les soins des FTP [1] de l’extérieur.

Il fallait donc chercher un autre moyen pour faire évader des camarades de ce camp. Qui eut l’idée d’envisager une tentative de sortie d’un groupe d’internés déguisés en gendarmes ? Toujours est-il que pour ce faire, une surveillance discrète, pour ne pas éveiller l’attention de qui que ce soit fut mise en place.

Tous les soirs, nous avons surveillé les allées et venues des gendarmes venant prendre leurs repas midi et soir, dans la baraque-réfectoire implantée dans notre partie de camp, alors que leurs baraques-dortoirs se trouvaient de l’autre côté de la route (face au camp proprement dit). Cette surveillance de notre part dura plus de deux mois. Les pelotons de gendarmerie étant mensuellement relevés, nous devions nous rendre compte si les us et les coutumes d’entrées et surtout de sorties du réfectoire étaient les mêmes à quelques détails près.

Mais qu’il nous fallait connaître.

L’idée maîtresse de l’évasion pour sortir du camp était d’être déguisé en gendarme, de se mêler à eux lorsqu’ils sortaient du réfectoire, de passer avec eux devant le poste de garde puissamment éclairé et son factionnaire et de passer toujours mêlés à eux, par la porte d’accès et de sortie du camp, galamment ouverte par une autre factionnaire de service.

La route traversée, nous, les évadés, devions nous retrouver au fond du camp-dortoir des gendarmes, couper et rattacher leurs barbelés et nous retrouver libres...

Pour venir prendre leur repas du soir dans notre camp, les gendarmes n’étant pas de service, avaient pour la plupart une tenue décontractée. Vareuse le plus souvent déboutonnée entièrement ou presque suivant l’individu. Le ceinturon débouclé reposant sur ses supports, le képi, pour ceux qui le portait, plus ou moins droit. Certains ne portaient pas leurs leggins. Presque tous avaient à la main, soit leur serviette de table, soit leur chopine, soit un morceau de pain.

Tous ces détails étaient extrêmement importants, sinon indispensables ; à observer pour ne rien laisser au hasard, si nous ne voulions pas attirer l’attention sur nous et faire capoter notre projet.

Dix camarades furent désignés pour réaliser cette performance : s’évader en gendarme !

Fallait-il encore se procurer les costumes. Les camarades internés (sans être mis dans le secret) qui s’occupaient du "théâtre" furent chargés de prévoir dans un prochain programme, quelques sketchs militaires. Comme tous les programmes, celui prévu avec les sketchs militaires, devait être soumis à la censure de l’officier de gendarmerie commandant le camp.

Les sketchs en question étant très anodins, l’autorisation de les jouer fut accordée et aussi l’autorisation de faire venir, pour plusieurs d’entre nous, la tenue militaire que chaque démobilisé avait touchée pour rentrer dans ses foyers...

Dix faux gendarmes à habiller correctement, ce n’est pas rien...

Il nous fallut fabriquer dans du carton 10 képis à la dimension de la tête du préposé. Fabriquer, toujours en carton, les grenades qui ornent le col des vareuses et le képi, fabriquer les galons, passer au "zèbre acier" quelques grenades et galons pour les argenter.

Il fallut, après le programme du théâtre, teindre les 10 vareuses et les 10 pantalons dans un bleu presque identique à celui des tenues de gendarme.

Deux faux-gendarmes parmi les dix n’avaient pas la taille réglementaire exigée pour être un vrai gendarme. Nos deux camarades se sont entraînés la nuit, à l’insu de tous, à marcher avec des patins en bois fixés à leurs chaussures, et les hissant ainsi au niveau de la taille réglementaire.

Il faut ajouter que toute la préparation vestimentaire des faux-gendarmes se fit dans le plus grand secret à l’insu des autres internés, moins un petit noyau de 4 ou 5 indispensables pour la réalisation de tous les préparatifs vestimentaires.

Dix « têtes » en plâtre furent fabriquées, avec des « cheveux » en filasse. Ces têtes devaient être posées dans les "lits" respectifs de chaque évadé, plus une couverture roulée pour simuler le corps de chacun.

Ce camouflage devait être réalisé par le plus proche voisin de l’évadé compte tenu que toutes les deux heures, la nuit, les gendarmes passaient dans toutes les baraques en éclairant d’un coup de lampe électrique chaque lit.

L’évasion fut fixée pour le 9 Janvier 1943. C’est au tout dernier moment que nous avons prévenu nos voisins de « lits », du travail qu’ils allaient avoir à accomplir pour simuler notre présence dans le « lit ».

Nous nous sommes retrouvés tous les dix au « théâtre » pour nous transformer en gendarme. Nous étions aidés par le petit noyau de camarades déjà cités pour nous vêtir le plus correctement possible. Quelle émotion partagée par tous pendant cette séance d’habillage. Après avoir embrassé nos camarades qui restaient nous nous sommes dirigés (il faisait nuit) vers le réfectoire des vrais gendarmes.

Il nous fallait passer sous cette baraque surélevée par trois parpaings soit 0,60 mètre environ. Nous devions « sortir » à 10 mètres environ dans une zone non éclairée de la porte de sortie du réfectoire. Et, pour ne pas que les vrais gendarmes s’étonnent d’en voir venir d’autres de cette zone d’ombre, nous avions décidé de faire croire, en rattachant notre braguette que nous venions de satisfaire un besoin urgent...

C’est ainsi que chacun à notre tour, nous nous sommes joints aux vrais gendarmes le plus naturellement possible.

De nouveau quelle émotion en passant devant le factionnaire du poste de garde puis, quelques pas plus loin, une dizaine environ, devant celui qui, très galamment, nous ouvrait la porte dû camp et de la liberté. Ouf ! que de frémissements sur l’épiderme. C’est ainsi que nous avons dû traverser la route, entrer dans le camp dortoir des gendarmes, nous esquiver dans la nuit et nous retrouver à l’arrière des baraques-dortoirs. J’avais pour mission de couper et rattacher le barbelé qui clôturait ce lieu. Nous étions libres ! à la disposition de notre parti et de la Résistance, pour venger nos camarades fusillés à Châteaubriant, comme nous l’avions affirmé le 22 octobre 1941 lorsque nous nous étions réunis par baraque sur le terre-plein du Camp de Choisel, face aux fusils mitrailleurs nazis et entre chacune des trois salves fauchant à jamais nos camarades. Oui ! nous avons hurlé « Nous les vengerons ».

Très émus de nous séparer, puisque quatre d’entre nous, JAOUEN, CHENE, BOLZE et ESTRADERE se rendaient à Vovette. Pour les six autres, nous devions nous rendre dans une ferme à Illiers, à une trentaine de kilomètres du camp. A peine nous étions-nous séparés, que nous avons aperçu le camp s’embraser par les projecteurs. Nul doute pour nous, l’évasion venait d’être découverte.

Plus question d’emprunter les routes, force nous fut de marcher dans les champs le long des haies. Ce n’est que vers 8 heures du matin que nous sommes arrivés à la ferme. Nous n’étions plus que cinq car dans la nuit notre camarade SENTUC, victime d’une crise de sciatique, nous avait demandé de le laisser dans une ferme. Ce que nous fîmes à contrecœur mais nécessité obligeait. »


[1FTP (ou FTPF) : Francs Tireurs Partisans Français


 
 
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