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ABBACHI Georges pour Pithiviers

Témoignage de Georges Abbachi sur l’Ile de Ré

L’avant port de la Rochelle, la Palisse, abritait l’une des plus importantes bases de sous-marins allemands. Elle était très bien protégée et résista jusqu’à la fin de la guerre aux bombardements alliés qui furent pourtant nombreux. Les Allemands, poursuivant leur stratégie du Mur de l’Atlantique, avaient décidé de fortifier la côte de l’Ile de Ré face à l’océan afin de prévenir un éventuel débarquement allié. Nous fûmes donc expédiés, toujours menottes aux poignets et encadrés par les gendarmes, jusqu’à la Rochelle. Je me souviens encore des regards étonnés des voyageurs qui se demandaient si l’on n’expédiait pas encore des forçats à l’Ile de Ré. Il faut en effet se rappeler que les condamnés à des peines de bagne étaient rassemblés à la forteresse de l’Ile de Ré, à Saint Martin, avant d’être expédiés au bagne, en Guyane, par un bateau spécial, la « Martinière ». Le dernier convoi était parti en 1939. Le bagne était devenu une forteresse occupée par les troupes allemandes. Cette forteresse avait été construite par Vauban et elle était très malsaine. Nous fûmes accueillis en débarquant à l’Ile de Ré par un détachement des Schultz Kommando. C’était des nazis portant le brassard rouge avec la croix gammée, ils étaient sous le commandement d’un capitaine SS et ils avaient exactement les mêmes méthodes. C’était pour la plupart des condamnés de droit commun, belges, danois, luxembourgeois. Ils hurlaient en allemand, nous bousculaient, tiraient des coups de feu en l’air pour nous intimider. Il faut dire que nous n’étions pas habitués à ce genre d’accueils qui étaient si courants dans les arrivées dans les camps de la mort. Nous fûmes donc escortés jusqu’à la Noue, petit village situé entre Sainte-Marie et la Couarde et là, casernes dans plusieurs maisons vides meublées uniquement de châlits en bois. On nous fit déshabiller et on nous donna des vêtements de travail bruns marqués d’une inscription en allemand (GEFANG) [1] de façon à bien nous reconnaître et à éviter d’être confondus avec la population. Dès le lendemain, sous escorte armée, ce fut le départ sur le chantier où l’on devait construire les blockhaus destinés à fortifier la côte. Pour la plupart d’entre nous, nous n’avions pas travaillé depuis de longs mois et ce fut très dur au départ. Il fallait creuser, enlever le sable et les pierres, coffrer les murs, réaliser les fers à bétons, décharger les sacs de ciments, les porter a dos d’hommes. Faire fonctionner les bétonneuses et tout cela sous les ordres gutturaux des gardiens qui pressaient la cadence : « loos ! loos ! Schnell ! » Une seule soupe à midi et le soir il fallait se débrouiller.

La population de l’Ile qui était très anti-allemande, nous avait accueillis avec défiance car on nous avait présentés comme des condamnés de droit commun. Il y en avait quelques uns parmi nous. Il fallut tout d’abord expliquer qui nous étions et, petit à petit, créer des rapports d’amitié et de résistance. En effet, parmi la population de l’île, nous entrâmes en relation avec des hommes et des femmes qui souffraient de l’occupation allemande et étaient disposés à résister. Aucun déplacement dans l’île ne pouvait se faire sans la permission des Allemands. Tous les bateaux autorisés à pêcher étaient fouillés au départ et à l’arrivée. La pêche était d’abord saisie par les autorités allemandes et on ne laissait que peu de poisson à la population. Les légumes étaient réquisitionnés. Nous étions constamment affamés et nous profitions des quelques pauses pour arracher sur les rochers les arapèdes et autres mollusques afin de les manger. Un jour ce fut le gala, un marsouin s’était échoué sur la plage, il fut vite découpé et mangé. Nos rapports avec la population devenaient plus cordiaux. Nous pûmes nous procurer quelques légumes et du vin. Ce vin était spécial, il était très iodé et, au début, il était dur à avaler. Puis on s’y faisait et après on le trouvait bon. Pour nous qui avions été privés de vin depuis des années, c’était un régal. Ce vin servait à faire le "Pineau" et lorsqu’un paysan sortait la bouteille, c’était la fête !

Grâce à un résistant réparateur en radios et commerçant en appareils électriques, nous arrivions à avoir quelques nouvelles de la situation. L’esprit qui nous animait à Voves continuait à l’Ile de Ré. Nous recherchions toutes les occasions pour nous évader. Il faut dire que là c’était difficile. Impossible par la mer sans bateaux, ces derniers étaient tous contrôlés, impossible à la nage, trop de courants. L’idée d’une libération de l’Ile de Ré se fit jour et tout s’organisa dans ce sens. Tout d’abord, se procurer des armes. Il y avait dans l’Ile des soldats allemands, un détachement italien et des Russes ukrainiens de l’armée Vlassov (général traître qui s’était mis aux ordres des Allemands). Ces Russes, pour des raisons faciles à comprendre, avaient été répartis sur les autres fronts et dans les pays occupés. Ceux-ci étaient d’ailleurs suspectés par les Allemands qui ne les autorisaient à monter la garde qu’avec des fusils sans culasse. Profitant de la distraction, nous réussîmes à nous procurer un certain nombre d’armes surtout parmi les Italiens qui aspiraient tous à la paix. Les événements se précipitaient et la préparation du débarquement de Normandie amenait les alliés à bombarder souvent la base sous-marine à la Pallice et la Rochelle. Nous ressentions, à l’Ile de Ré, les effets de ces bombardements et, les jours suivants, des hommes étaient pris parmi nous pour aller déminer, à la Rochelle et à la Palisse, et déblayer les ruines.

Le 6 juin, date du débarquement, nous fûmes tous rassemblés à la forteresse de Saint-Martin de Ré sous bonne garde par les S.K. [2] Nous commencions une autre vie de bagnards. Nous étions, en effet, dans les cellules occupées par les bagnards avant leur départ pour la Guyane. Le matin, il fallait, en rangs parfaits, attendre l’appel qui durait plusieurs heures. Entendre le commandant SS nous dire que nous étions tous des terroristes et qu’il nous tuerait tous. Une mitrailleuse était continuellement braquée sur nous. Il faut dire que plusieurs camarades de la direction clandestine s’étaient cachés au moment du débarquement et cela avait mis les allemands en fureur. Le détachement de SS nous quitta assez rapidement pour rejoindre le front de Normandie et nous apprîmes avec plaisir qu’ils avaient été décimés et que le commandant avait été tué. L’activité des FTP [3] et des FFI [4] dans cette région des Charentes et de Vendée était très importante. D’ailleurs, des camarades de Voves évadés, avaient été envoyés dans cette région (Louis NAMY, Maurice NILES, Jacques PLESSIS), Les allemands furent rapidement encerclés dans la poche de la Rochelle par les FFI, ce qui nous évita la déportation dans les camps de la mort car, en juillet, deux tentatives de nous déporter en Allemagne échouèrent en raison de l’impossibilité pour les allemands de faire circuler des convois. Par contre, l’encerclement aggrava nos conditions de vie et le ravitaillement, déjà maigre, devint excessivement réduit. Heureusement, la population réussissait parfois à nous faire parvenir un peu de légumes et des fruits de mer, moules, poissons.

Pendant un moment, l’idée d’un soulèvement, avec le concours des parachutistes alliés, fut envisagée, mais ne se réalisa pas. Nous dûmes attendre le 1er décembre 1944 pour être libérés sur échange de prisonniers. Nos camarades responsables militaires des FFI avaient négocié avec les autorités allemandes toujours retranchées dans la poche de la Rochelle. Nous franchîmes donc la ligne de feu le 2 décembre 1944 et nous mesurâmes, alors, la pénurie des FFI, pauvres soldats en loques, sans armement lourd, sans artillerie, sans blindés qui ne pouvaient inquiéter les allemands solidement armés et retranchés dans la poche de La Rochelle, qui ne devait être libérée qu’en 1945 au moment de la signature de la capitulation allemande.

La liberté retrouvée.

Lorsque nous franchîmes la ligne du front, une puissante et grave Marseillaise s’éleva de nos rangs, mais quelle ne fut pas notre stupéfaction de voir les gendarmes mobiles nous accueillir, mitraillettes au poing, et nous signifier notre arrestation. La stupeur nous cloua sur place et c’est avec un moral bien bas que nous grimpâmes dans les camions qui devaient nous emmener en prison. Les trente premiers furent conduits à la prison de Marennes et les autres à la prison maritime de Rochefort. A peine arrivés, nous demandâmes à voir le directeur. Celui-ci, très gêné, nous écouta et, comprenant qu’il y avait certainement erreur, autorisa une délégation à sortir et à prendre contact avec les autorités. Le lendemain, nous fûmes tous transférés à Rochefort et, là, nous eûmes l’explication. Parmi nous, à l’Ile de Ré, il y avait une centaine de condamnés de droit commun et les autorités avaient considéré que nous étions tous des « Droit commun » et que nous devions rester en prison. Après explication et vérification, notre libération fut décidée. Au dernier moment, un nouveau conflit surgit. Il y avait aussi avec nous des camarades espagnols, anciens combattants de l’armée républicaine, qui avaient été mis à la disposition de l’armée allemande. Ils avaient été constitués en unités de travailleurs par les autorités françaises en 1939. Les autorités refusaient la libération de nos camarades espagnols. Nous décidâmes que nous ne partirions pas sans eux et, au bout de quelques heures, nous avons obtenu satisfaction. Nous fûmes dirigés sur Saintes. Les camarades du Parti, l’Union des Femmes Françaises, des Jeunesses patriotiques nous accueillirent à bras ouverts et nous offrirent un repas consistant. Le soir même, un train nous emmenait à Paris où, sans que mes parents aient été prévenus, je débarquais à la maison créant une heureuse surprise car, depuis le mois de juin, nous n’avions pu donner aucune nouvelle.


[1GEFANG : Abréviation de « Gefangener » qui veut dire « Prisonnier » en allemand.

[2SK : Schoultz Kommando (Corps des SS)

[3FTP (ou FTPF) : Francs Tireurs Partisans Français

[4FFI : Forces Françaises de l’Intérieur


 
 
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